Pédagogie.

 Monsieur Caron, qui avait atteint l'âge de la retraite, exerçait encore en 1905 à Fouilloy. Ce n'est pas une critique. Si vous avez vécu ou étudié la décade précédente, vous comprenez pourquoi les maîtres d'alors, qui avaient fait la République, ne se pressaient pas de partir.

Monsieur Caron, qui était aussi secrétaire de mairie, fonction accessoire aussi importante que la principale, comptait parmi l'élite des instituteurs du département. Un tableau accroché près de la porte d'entrée de la classe, au-dessus de l'emploi du temps, attestait que plus de 150 de ses élèves avaient obtenu le Certificat d'Etudes. Trente au moins s'étaient classés en tête du canton. Une quinzaine étaient devenus maîtres.

Mon propos d'aujourd'hui est de vous dire comment, sous sa coupe, nous apprenions la géographie. Je prends, comme exemple une leçon sur les départements.

Au verso d'un tableau noir de un mètre de côté, dont le recto était divisé en cent décimètres carrés, Monsieur Caron avait tracé en creux les contours de la France et l'emplacement des principaux fleuves. La limite des départements était indiquée par une suite de petits trous. Des points rouges indiquaient les chefs-lieux, des bleus les sous préfectures.

A l'heure de l'interrogation, l'élève désigné s'armait d'une baguette, posait le petit bout en haut de la carte, et commençait : Flandre - Nord - Lille - Dunkerque - Hazebrouck, etc. La France entière y passait, sans oublier Belfort. Et, dans l'ensemble, les élèves quelconques ne s'en tiraient pas trop mal.

Quand venait le tour des bons, Monsieur Caron disait : « Ardèche » ou « Morbiban ». L'interrogé montrait et dévidait son rouleau. De temps en temps le maître changeait sa manière. Il nommait un chef-lieu ou une province. L'autre pointait et continuait, imperturbable.

Enfin, quelques « as » arrivaient. Alors, commençait une valse effrénée du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest. Questions et réponses se succédaient à une allure de record. L'instituteur nommait tantôt un département, tantôt un chef-lieu, tantôt une sous-préfecture. L'élève disait le reste. Et la baguette voltigeait sans erreur de Marmande, à Carpentras, et de Lons-le-Saunier à Loudéac.

La méthode était la même pour les fleuves, 1es ports, les montagnes, les chemins de fer, les canaux, etc. Carte muette toujours. Nous savions dès 11 ans que la Baïse est un affluent de la Garonne, nous ne confondions pas les monts du Vivarais avec ceux du Charolais. Nous n'ignorions pas que la Pallice est un port ni qu'on fait des pipes à Saint-Claude. Nous allions de Corbie à Nice ou à Bordeaux sans omettre une grande gare. Nous suivions « le chaland qui passe » au long des fleuves et des canaux, de Fouilloy où « tchiou Côme »le prenait en remorque, jusqu'à Roanne ou Strasbourg. J'eusse pu affronter « quitte ou double » en histoire et en géographie.

         J'ai bien baissé depuis !

Ça vous semble drôle, n'est-ce pas, camarades nés depuis 14-18 ? C'était pourtant ainsi, et depuis longtemps déjà, dans toute école digne de ce nom. Ma tante a 78 ans. Si vous la collez sur « les Sous-préfectures » c'est parce que certaines ont été supprimées. Ma grand-mère était aussi forte, à part qu'elle appelait la Roche-sur-Yon « Napoléon-Vendée ».

Bref, les enfants d'alors, dont beaucoup ne voyageaient guère et certains pas du tout connaissaient la physionomie de leur pays bien mieux que ceux de maintenant, malgré le tourisme, les colonies de vacances et le camping.

Autres temps, autres moeurs, autres méthodes.      

Je maintiens que le passé avait du bon.

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Comme je termine cet article, on se met à table. Le vin, la bière et le Vittel sont là.

Tout en mangeant Michèle, 5ans ½, regarde les bouteilles et les étiquettes.

« Grand-père ! Le vin c'est un garçon ! »

« Pourquoi dis-tu cela ? »

« Parce qu'on dit : le vin ».

Un moment après.

« La bière, c'est une fille ! On dit : la bière ».

Alors, me croyant malin, je demande :

« Et l'eau ? »

Michèle n'hésite pas.

« L'eau, c'est une fille ! ».

« Pourquoi ? ».

« Tiens, lis sur l'étiquette. Il y a eau naturelle. Si c'était un garçon il n'y aurait pas le au bout de naturel ».

Je ne peux qu'approuver.

Allons. Tout n'est pas si mauvais qu'on le dit dans les méthodes globale et mixte.

Me voilà obligé, bon gré mal gré, de mettre un peu d'eau dans mon vin !

Ech marister ed Rustoville.