L’école patoisante.

Jusqu’à ces derniers temps, il était généralement admis qu’à l’école nous devions, chacun dans la mesure de ses modestes moyens, enseigner la langue française.

Or, les textes que les auteurs de manuels scolaires nous proposent sont souvent tirés de livres qui n’ont pas été écrits pour les enfants. Et les gens qui en font profession d’œuvrer pour la jeunesse n’ont pas suffisamment souci de bannir tous les termes hors de la portée des intelligences moyennes. En outre, lorsqu’un extrait est suivi de notes, il arrive que celles-ci ne disent rien à l’élève. Je pense à : « Ne lantiponnez point » traduit par : « Ne lanternez point » et à : « Je broche » par : « Je bâcle ».

Nous devons donc expliquer, beaucoup expliquer. Soyez certains que nous n’expliquerons jamais assez, tant la plupart des écoliers manquent du vocabulaire le plus élémentaire.

C’est pourquoi il nous arrivait, et il nous arrive encore sans qu’il soit besoin qu’on nous y invite, d’essayer de faire saisir un mot rébarbatif, incompris de tous, en lui substituant son synonyme picard que chacun entend.

Cependant, il n’avait pas encore été question d’élever cette façon de faire à la hauteur d’une institution.

La loi promulguée au Journal Officiel du 13 janvier 1951 vient de porter remède à cette situation. Elle vise tous les établissements d’enseignement, et concerne les langues et dialectes locaux dans les régions où ils sont en usage. Le mot « patois » n’est pas écrit. Mais, comme je ne vois aucune différence entre un dialecte et un patois, je considère que la loi est applicable au picard. Notons pourtant qu’elle n’a qu’un caractère facultatif.

Qu’il me soit permis de le regretter.

Déjà, dans nos villages, nous avons souvent un mélange ahurissant de Latins, de Slaves et de Saxons, et tout cela s’exprime en cinq ou six idiomes qu’il nous faut parfois écorcher avec eux. J’ai ici, outre quelques Français, des Franco-Polonais, des Polono-Français, des Belges flamingants, des Yougo-Slaves et des Roumains (Volk Deutsch). C’est la tour de Babel. Le pourcentage des Picards de pure souche est, autant qu’il m’est possible d’en juger, de un tiers. Et encore, je tiens pour Picards deux élèves qui s’appellent Langlet.

La langue de nos pères, si expressive et si agréable à l’oreille, va-t-elle se perdre au profit du Volapuk ?

Il importe que non. La race picarde doit, longtemps encore, se garder saine et gaillarde, et fière toujours (Maurice Boucher). Mais pour cela il lui faut une langue.

Je dis que l’enseignement du picard s’impose à très bref délai. Il faut qu’un éditeur picard soit assez hardi pour lancer d’urgence un livre de lecture franco-picard. L’auteur, un Picard, s’assurera la collaboration, non de graves messieurs, nés n’importe où et non issus du peuple, qui croient en savoir la langue et être en mesure de la traduire, mais de Lafleur, Sandrine et quelques-uns des leurs.

Dans cet ouvrage, chaque texte français sera suivi d’une traduction aussi approchée que possible. On sait que le picard n’a pas d’orthographe, et que chacun l’écrit à sa manière, avec des féminins et des pluriels, selon la grammaire française, et des vocables qui sont du français non déguisé. Celui de notre livre comportera un minimum de lettres et de mots non picards. Orthographe phonétique. L’enseignement permettra d’unifier la prononciation dont vous avez les nuances (comme cho, comme lo, comme o). Et, vers l’an 2000, du Borinage aux confins de l’Ile de France, tout individu dira et écrira : r’bé ch’ko kis kof, sans que cela puisse faire préjuger de son appartenance.

Dans les classes futures, le maître n’aura, et pour cause, que peu de commentaires à faire et d’explications à donner : seulement celles que les élèves solliciteront. Il leur fera lire le texte français, puis la traduction, et il attendra les questions des enfants, ce qui ne contredit pas les Instructions Officielles.

« A l’extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir. L’homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés ».

« O bou d’ché can, fin loin, un tchiou comeu bien com’i feu i conduizoui dé bel bèt. I iein avoui cat pouère. Leu pouel il étoui cazimin nouère. Ch’tom’ ki s’zé kmandoui i d’voui déhouzi un tchuin qu’din l’tan o lésoui pour ché vak. I avoui lo dé tchu d’ab avuc de rachèn’ qu’avouète pu d’un siec. Pour fouère ch’travel lo i n’faloui poin ète un bro mor, é pi ète jonne. Surtout avuc ein’ étchip ed parel bétel ».

M’sieu ? Couec, k’chétoui k’ché bétel lo ?

Min fiu, ch’étoui des bus.

Quoué qu’ch’est qu’des bus ?

Hum ! I un n’o point icheu. Ch’est comme qui diroué des touères qui n’sont pu des touères !

A keuse qui n’sont pu des touères ?

J’té dirai cho pu tard, quand o n’in s’ront al leçon d’éducation sexuelle…

Ech marister ed Rustoville.